L’hypermnésie, cette « mémoire absolue » qui interroge

La formation des souvenirs : entre activité neuronale et modification des zones mémorielles

Nos neurones communiquent entre eux. Ils ne se touchent pas, mais sont reliés par ce que l’on appelle des « synapses », de petites zones chimiques ou électriques permettant cette communication en délivrant des neurotransmetteurs. C’est la stabilisation de ces synapses qui permet la création de souvenirs dans notre mémoire. Notre mémoire fait donc référence à une triple fonction : une fonction d’apprentissage des informations, de conservation de ces informations, et de leur récupération (W. James, Principles of Psychology,1890).

Différentes zones de notre cerveau permettent d’organiser et de récupérer ces souvenirs de manière spécifique. Ces zones peuvent se modifier, et par là, donner lieu à une mémoire surpuissante, capable de récupérer les souvenirs créés de manière bien plus performante que les personnes ordinaires. Le cas inverse existe également, et donne lieu à ce que l’on nomme une « amnésie ».

L’hypermnésie pathologique provoque une activité neuronale plus intense dans certaines zones du cerveau

Il est important de ne pas opérer de confusion entre une mémoire très performante puisque travaillée, et la maladie qu’est l’hypermnésie. La première n’est pas un trouble mais bien une surcapacité, parfois innée, de mémorisation de tout et n’importe quoi.

L’hypermnésie en tant que trouble n’a pas de cause exacte identifiée. Elle survient souvent à la suite d’un accident qui peut endommager certaines parties du cerveau impliquées dans la mémoire, et dans le même temps accroître les connexions neuronales dans d’autres parties du cerveau. Il y a donc une activité neuronale plus intense dans ces zones-ci, qui sont le plus souvent l’hippocampe et l’amygdale. Cela donne lieu à une spécialisation de la mémoire, qui devient démesurément performante dans certains domaines, mais défaillante dans d’autres. Auquel cas, cette hypermnésie est donc une hypermnésie ciblée.

L’hypermnésie la plus courante est l’hypermnésie autobiographique, où une personne est capable se souvenir avec une précision déconcertante des jours anciens de sa vie. Elle est capable de réciter ce qu’elle faisait le 18 août cinq années auparavant, par exemple. Cette hypermnésie ciblée sur l’exaltation de la mémoire épisodique se nomme l’hyperthymésie. Le professeur Jason Brandt, de l’Université John Hopkins de Baltimore a beaucoup écrit à ce sujet, avec notamment sa Neuropsychological Investigation of “The Amazing Memory Man” parue dans la revue Neuropsychology sur un patient atteint de cette pathologie.  Aujourd’hui, il reste cependant très difficile d’énoncer les mécanismes précis qui sont à l’œuvre dans cette hyperactivité neuronale.

L’hypermnésie : don ou malédiction ?

Pour vulgariser un peu la chose, imaginez une chambre où vos objets personnels s’accumuleraient par milliers, sans jamais jeter quoi que ce soit. Au bout de quelques années, la pièce serait invivable, trop encombrée, difficilement respirable. Et bien c’est un peu ce qu’il se passe avec cette maladie. Cette incapacité à oublier des éléments bien précis laisse place à un encombrement de souvenirs qui reviennent à la mémoire de manière consciente ou non, souvent involontaire, et qui empêche le sujet de se soulager de son passé.

On ne saurait que trop recommander de s’intéresser aux écrits de Nietszche sur les conditions de l’oubli , qui met en lumière la difficulté d’envisager l’avenir lorsque notre vision est happée par le passé. Bien sûr ses propos sont plus complexes, mais c’est une piste qu’il est facile d’illustrer avec l’hypermnésie.

L’hypermnésie peut également avoir un effet néfaste sur les capacités cognitives de celui qui en souffre. Les réminiscences peuvent être incontrôlables et peuvent provoquer un sentiment de perdition, de confusion, voire de vertige.

En bref, le personnage principal de la célèbre série télé Monk le décrivait très bien lui-même : « C’est un don et une malédiction »

Marie Triau


Etudiante à l'ESSEC et à l'Université Paris XI.

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