L’hyper-écriture pour une hyper-mémoire ?

L'article d'Idriss Aberkane publié dans dans la revue Sens Public (Université de Montréal) en 2016 semble ouvrir la voie à de tous nouveaux champs de recherche en psychologie cognitive et en sciences sociales. Il pose pourtant des questions auxquelles il ne semble pas répondre. Retour sur “Hyperwriting, a multiscale writing with the method of loci.”

Comme le rappelle Idriss Aberkane dans un article de Sens Public[1] (Université de Montréal), on peut voir l’écriture comme étant avant tout l’externalisation de la mémoire de travail.

Mémoire et écriture entretiennent, depuis près de 6000 ans, des liens étroits – avec la parole, l’écriture est en effet le meilleur moyen que l’humanité ait trouvé pour stocker, puis transmettre la connaissance. Cela signifie qu’elle est un support, un moyen d’organiser et de structurer dans le monde sensible un ensemble de pensées, d’objets mentaux. Combien de bisons ai-je dans mon troupeau ? Quelles sont les lois auxquelles je me dois d’obéir ? Pour faciliter la compréhension, nous nommerons cette écriture, que nous utilisons quotidiennement, “écriture traditionnelle”.

Serait-il possible de créer une écriture qui soit l’externalisation non plus seulement de la mémoire de travail, mais aussi et surtout de certains aspects de la mémoire épisodique ? C’est la question que pose Idriss Aberkane[2]. Il surnomme cette nouvelle forme d’écriture hypothétique “hyper écriture”, et affirme que son invention représenterait un bouleversement historique peut-être aussi important que celle de l’écriture traditionnelle.

Définitions

Pour comprendre plus en détails la logique sous-jacente à l’hyper-écriture, il nous faut d’abord nous intéresser à la distinction : graphème – locème – noème.

Le graphème est une lettre ou une combinaison de lettres représentant, par convention, un phonème (le phonème est un son élémentaire de la langue parlée). Par exemple, le mot “mendiant” contient deux syllabes, “men” et “diant”. La syllabe “diant” comporte trois phonèmes, les sons “d”, “i” et “an” ; et trois graphèmes, “d”, “i” et “ant”.

Le locème est simplement un lieu, un peu à l’image d’un locus. C’est par exemple la devanture d’un temple.

Un noème est, de manière très imagée, ce qui est pensé. C’est l’unité la plus simple de sens, et qui constitue un primitif sémantique.

Qu’est-ce que l’hyper-écriture ?

La structure descendante de l’écriture traditionnelle peut être décrite de la manière suivante :

Livre —> chapitre —> section —> paragraphe —> phrase —> mot —> lettre

La structure de l’hyper écriture, elle, serait plutôt de la forme :

Graphème —> locème supérieur —> … —> locème inférieur—> noème

L’hyper écriture devrait être capable d’externaliser non seulement la mémoire de travail mais aussi certains aspects de la mémoire épisodique, c’est-à-dire de coucher sur le papier le contenu d’un palais mental, par exemple, tout en rendant compte – et ce n’est pas chose facile – de la “géographie”, de la spatialisation de son contenu. Cette notion de géographie, elle, ne rentrant pas en compte dans l’écriture traditionnelle… Cette forme d’écriture ne viserait pas la compréhension par son lecteur, mais plutôt la spatialisation de l’information dans son esprit, voire la rétention de l’information déjà comprise.

Aberkane part du constat que l’écriture traditionnelle contemporaine est souvent le résultat de millénaires de simplification de symboles complexes – il propose alors une forme servant de base pour l’hyper-écriture qui soit déjà “épurée” mais surtout reconnaissable par la plupart des êtres humains, celle d’une rivière. Le résultat est à peu près le suivant :

 

De manière simplifiée, chaque courbe indique la présence d’un locus. Les grandes courbes sont des loci d’ordre supérieur, quand les plus petites courbes par lesquelles elles sont parcourues sont des loci d’ordre inférieur. On schématise enfin la présence d’items dans ses loci à l’aide de points :

 

Pour donner une idée de sa densité, à peu près 630 noèmes (représentés par des points) figurent sur la courbe ci-dessus, et cette dernière pourrait être continuée. Le cerveau, éduqué et entraîné, serait théoriquement capable d’interpréter ces vagues comme il le ferait pour les symboles de la sécurité routière, par exemple, qui n’ont pas vocation à délivrer un contenu sémantique complexe mais plutôt à déclencher une action sur la base d’un conditionnement. L’hyper-écriture devrait, pour ainsi dire, effectuer un saut direct vers la mémoire épisodique et/ou certains aspects de la proprioception pour que le lecteur accède à une forme “brute” de sens, immédiatement accessible (une position dans l’espace, une odeur, etc).

Pour Aberkane, l’hyper-écriture est donc un outil servant à effectuer ce que l’écriture traditionnelle et les phonèmes qui lui sont associés peinent à faire : rendre compte de la complexité, de l’odeur, du toucher, etc. des images mentales créées à la lecture, mais surtout permettre leur agencement spatial. Il s’agit donc de développer une véritable “grammaire spatiale” qui puisse rendre compte de la position relative des loci entre eux mais aussi des items à l’intérieur des loci de rang plus petits. Comme le dit l’auteur avec une pointe d’amusement, le lecteur ne doit plus se dire seulement “quel était le mot-balise de cette pensée, déjà ?”, mais surtout “où ai-je laissé cette pensée, déjà ?”. Cette question ouvre la voie à la mémorisation comme nous l’avons décrite tout au long de cet ouvrage, particulièrement efficace pour des grandes quantités d’objets.

Des questions autour de l’ergonomie, de la figuration et de la portée publique d’une néo-écriture

L’hyper écriture pose un nombre considérable d’interrogations. Tout d’abord celle de sa forme effective, bien évidemment, qui devra certainement donner lieu à une longue réflexion quant à son ergonomie, et faire l’objet de multiples ajustements au fur et à mesure de son utilisation. Aberkane propose la solution que nous avons abordée, et qu’il nomme “Curvy-A”. Mais nous pourrions aussi imaginer une hyper écriture sous la forme d’une portée, où la hauteur et la forme des boucles indiquent la hauteur et la profondeur relative des items les uns par rapport aux autres, et où des symboles permettent de mettre l’accent sur les sens à mettre à contribution en priorité lors de la construction de l’image mentale : l’odorat, le toucher, etc. La dimension kinesthésique reste à creuser. Nous n’en sommes ici qu’à l’état de balbutiements.

Une autre interrogation, des plus fondamentale, est celle de la figuration des items dans ce nouveau système d’écriture. L’hyper écriture souhaite abandonner la structure phrase => mot => lettre, etc. Mais comment indiquer la nature du contenu, la définition précise des items qui seront agencés grâce à la grammaire spatiale, sinon en les écrivant traditionnellement ? Nous ne pouvons pas inventer un signe pour chaque item, et cela irait d’ailleurs profondément à l’encontre de l’évolution. L’hyper écriture devra-t-elle donc être systématiquement adossée à un autre support en écriture traditionnelle – si oui, sous quelles modalités ?

Une dernière interrogation, qui lui est directement liée, est celle des champs de son application, et notamment son caractère public ou privé. A défaut d’une figuration des items en écriture traditionnelle, l’hyper-écriture semble devoir être l’apanage d’un usage purement privé, et donc l’outil d’un travail individuel. Pourrait-elle permettre à un ensemble d’individus ayant adopté et comprenant ses conventions, d’organiser efficacement un contenu qui leur est commun ? Sera-t-elle restreinte au partage de l’organisation spatiale de contenus longs en vue de leur mémorisation, ou pourrait-elle devenir le véhicule d’un échange ayant une visée toute autre ? Peut-on imaginer une forme de signalétique en hyper écriture, sur la base d’un nouveau conditionnement ? Déclencher la mémoire d’une odeur ou d’une émotion chez un public serait d’un intérêt certain, dans la publicité par exemple.  Une chose est certaine, le champ est libre pour l’invention et la créativité, et l’étude des implications de cette nouvelle forme d’écriture en sciences sociales et cognitives.

Retrouvez l’article d’Aberkane ici : http://sens-public.org/static/git-articles/SP1175/SP1175.pdf


[1]Aberkane, Idriss. “Hyperwriting, a multiscale writing with the method of loci.” Sens public, 2016. Crossref, doi:10.7202/1040030ar.

[2] Idriss Aberkane (2016). Op. cit

Yoann Allardin

Co-fondateur de Memorease.

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